Interview: Frederic Mars nous présente le sang du christ

Interview: Frederic Mars nous présente le sang du christ
13 décembre 2010 par Sam
Quatre années de recherches. C’est le temps qu’il lui aura fallu pour rassembler la masse d’informations nécessaire à l’écriture du Sang du Christ, un thriller religieux sur Jésus de Nazareth qui se déroule en l’an 30 après lui même (ça se dit ??). Un ouvrage que je n’ai pas encore eu le plaisir de dévorer mais qui, d’après les critiques, vaut le détour.

Frédéric Mars, si vous deviez vous présenter en quelques mots ?
Je suis un auteur de romans qui ne s’interdit aucun genre ni aucun sujet. J’ai ainsi déjà exploré la comédie romantique, le thriller sentimental, le polar historique, et bientôt l’autobiographie fictionnelle et le fantastique pour la jeunesse (sorties fin 2010 et début 2011). Demain ce sera peut-être le suspense géopolitique, le huis-clos érotique, l’autofiction ou que sais-je encore. Si le sujet me plait assez pour faire « aimant », c’est-à-dire que tout ce que je vois, lis ou rencontre vienne s’y accrocher naturellement, alors je fonce, sans me poser la question de savoir si c’est « pour moi » ou non, si c’est cohérent par rapport à une quelconque image. Le patron, ce n’est jamais moi, c’est mon sujet. C’est cette liberté que j’apprécie le plus dans ce métier très privilégié. La liberté de choisir son univers chaque matin (ou presque) en se levant. Mais ce n’est pas toujours facile à imposer aux éditeurs, aux libraires, et à faire comprendre aux lecteurs. Il est plus facile d’avoir une étiquette, une marque de fabrique, et de s’y tenir.
De ce point de vue, j’ai un fonctionnement plus anglo-saxon que typiquement français. Certains pensent être nés à la mauvaise époque pour eux ; moi je pense que les cigognes qui m’ont déposé sur terre se sont trompées de latitude (et longitude) !
Sous d’autres identités, je suis aussi un « mercenaire de la plume », qui réalise des documents, essais, livres illustrés, etc. et parfois même des ouvrages pour les autres.
Mon dernier roman en date est Le sang du Christ (ed. Michel Lafon), et il est le fruit de quatre années de recherches et de documentation.

Un roman dont l’intrigue se déroule il y a 2000 ans me semble-t-il. Comment avez-vous entrepris son écriture ?
Tout est parti de la publication de l’Evangile de Judas en 2006, un Evangile apocryphe retrouvé en Egypte dans les années 70 mais publié il y a quatre ans seulement. Il présente un Jésus pétri de gnose (rapport direct à la divinité, via une initiation) et qui envisage le corps comme un fardeau dont il convient de se débarrasser pour libérer la part divine que chacun a en soi.
L’autre déclic a été la lecture de plusieurs thèses « mythistes » assez sérieuses, qui tendent à démontrer que la figure historique et politique de Jésus était assez éloignée de celle que présentent les Evangiles, qui pour but essentiel de convertir de nouveaux fidèles. La plus nourrie d’entre elles, qui a été le vrai point de départ de mon travail de recherche et de construction de mon intrigue, est l’Enigme de Jésus, de Daniel Massé, parue dans les années 1920.

Comment vous est venue l’idée à l’origine du Sang du Christ ?
Elle est venue des lectures déjà citées et de l’envie d’appliquer un genre populaire (le thriller) aux événements de la Passion ce qui, à ma connaissance, n’avait encore jamais été fait.
En soi, c’était un défi qui me ramenait à mes propres plaisirs de lecteur, en particulier aux romans d’Umberto Eco (Le nom de la rose, pour ne pas le citer).

Même si la tâche n’est pas des plus évidente, je suppose que le fait de situer l’intrigue à cette époque laisse pas mal d’options à l’imaginaire. Quelles pistes vouliez-vous explorer ?
Toutes celles qui pouvaient s’engouffrer de manière logique dans les très nombreuses failles historiques des Evangiles, et dans les trous laissés béants depuis 2000 ans par les contradictions entre les quatre textes dits « canoniques » (Marc, Mathieu, Jean et Luc, les seuls reconnus par l’Eglise).
C’est un travail de lecture comparative passionnant, mais que les croyants ne font en réalité presque jamais. Je suis bien placé pour le savoir : j’ai fait toute ma scolarité chez les frères des écoles chrétiennes ! En un sens, on ne peut pas leur en faire le reproche : leur vision des Evangiles est confessionnelle, pas historique et encore moins romanesque. Qu’il y ait des incohérences entre les différentes versions n’enlève rien au message spirituel de Jésus, il n’y a rien à redire là-dessus. Il reste fort, beau, et très actuel.
En revanche, si on explore ces fissures très nombreuses, et que l’on cherche à les combler avec les autres sources disponibles (en particulier les Evangiles apocryphes et les quelques témoignages sur la situation politique et religieuse de la Palestine occupée par Rome), alors le potentiel fictionnel est énorme.
En quelque sorte, puisque les biblistes et les historiens ne pourront jamais reconstituer une biographie précise et 100% fiable de Jésus (il n’y a pas assez de sources contemporaines des faits pour cela), j’ai cherché à fabriquer, par la fiction, la sous-couche historique qui leur faisait défaut. C’est sans doute un peu présomptueux, mais c’est surtout très jubilatoire pour un romancier de sommer l’histoire de se référer à la fiction qu’il crée. Le monde à l’envers !

De quelle manière construisez-vous vos romans ? Où puisez-vous votre inspiration ?
Je pars souvent d’une idée simple, potentiellement contenue dans le titre. A partir de là je cherche à créer une problématique, des lignes de tensions, et à composer des personnages qui peuvent s’y greffer.
Dans ce cas précis, c’était un peu plus compliqué, car la plupart des personnages (ainsi que leur vie, leurs proches, leur psychologie) sont déjà connus du public : Jacques, Jésus, Judas, Marie, Pilate, Caïphe, Hérode, Jean-Baptiste, etc. J’ai donc du sans cesse veiller à ce que leur profil et leurs actions nourrissent mon intrigue, tout en faisant en sorte qu’ils ne s’éloignent pas trop de l’image qu’on peut se faire d’eux d’après nos lectures ou les films qu’on a pu voir.
Evidemment, pour certains, j’ai pris le contrepied volontaire de ces « clichés ». Notamment pour Saül, ou pour Jésus lui-même. Que Jésus en personne puisse être soupçonné du pire était une gageure assez acrobatique à gérer, mais très excitante.

Comment écrivez-vous ? (quotidiennement ? En musique ? Rituels particuliers ?)
J’écris tous les jours ou presque. Si je n’écris pas, c’est que je prépare mon synopsis, généralement très détaillé. Pour Le sang du Christ, la structure seule faisait plus de cinquante pages. En cours de route, je m’autorise néanmoins à amender certaines choses, ce qui suppose quelques pauses pour tout relire et repartir de plus belle dans l’écriture. Mais globalement je suis très régulier. J’ai besoin de ce côté métronome, ça me rassure et me stimule à la fois.
Je n’ai pas de rituels particuliers, mais j’ai besoin de beaucoup de calme, et d’immersion. Donc pas de musique en fond, même douce ou en sourdine. Je ne réponds pas non plus au téléphone. Je vis dans ma bulle de fiction tout le temps où j’écris, et n’en sors – parfois avec difficulté – que le soir pour être disponible pour mes proches.
C’est d’autant plus nécessaire quand vous décrivez une société et des personnages ayant existé il y a aussi longtemps, et sur lesquels on a si peu de référents. Pour qu’ils soient crédibles, il faut vraiment que vous viviez avec eux tout le temps de la rédaction du livre !

N’est ce pas trop dur de sauter d’un univers à l’autre en variant les genres ?
Non, au contraire, c’est pour moi la seule manière de fonctionner. Mon imagination me conduit dans des régions très diverses et je ne vois pas au nom de quelle règle je me censurerais. Ecrire sans cesse la même histoire, ou toujours le même genre, c’est pour moi ce qu’il y a de pire. D’ailleurs, j’en serais incapable.

N’êtes vous jamais en proie à la page blanche ?
Non. Parfois je bloque sur certains aspects plus complexes que d’autres de mon intrigue, sur ses rouages, ce qui m’oblige à réviser ma structure. Mais l’écriture, elle, vient toujours quand je la sollicite. Après ça, bien sûr, il y a des jours où les mots viennent mieux ou plus facilement que d’autres. Mais des jours totalement blancs, heureusement, ça ne m’arrive pas, ou presque pas.

D’autres projets en cours ?
Je suis en train d’écrire une saga en plusieurs tomes pour la jeunesse (disons les ados et les jeunes adultes) pour J’ai lu (collection Baam). C’est un projet qui met tient vraiment à cœur car il met en scène certaines de mes plus vieilles obsessions et notamment cette idée, déjà présente dans le Sang du Christ, que ce n’est pas forcément les faits qui écrivent l’histoire, mais parfois le fait même d’écrire l’histoire qui provoquent des événements. Mais vous en dire plus serait trop vous en dire !
Et puis début novembre sort un drôle d’objet éditorial, Lennon Paradise (City Editions), un hybride bio-fiction qu’on pourrait qualifier d’autobiographie post-mortem, puisqu’il s’agissait pour moi de raconter (à la première personne) les 41 années supplémentaires que John Lennon aurait pu vivre, s’il avait survécu à son attentat du 8 décembre 1980. J’ai imaginé que c’était le cas (uchronie, quand tu nous tiens !) et qu’il avait subi à cette occasion une NDE (near death experience), laquelle a changé radicalement sa vision de la vie.
Evidemment, ce récit est le prétexte à imaginer, entre autres, des rencontres inédites (Lennon et Gainsbourg, Lennon et Madonna, etc.), à tordre le cou à ce serpent de mer qu’est la reformation des Beatles, et plus largement à brosser un portrait de ces trente dernières années (1980-2010) via le prisme de ses états d’âme de mégastar mondiale.

Quels sont vos derniers coups de cœur cinématographiques et littéraires ?
En ce moment je lis hélas plus de documentation que de romans, et aucun livre récent ne m’a réellement transporté. Mon dernier emballement je le dois à une relecture – qui n’est pas vraiment une découverte : le premier tome de l’intégrale des romans de Philip K. Dick. Un visionnaire plus fécond qu’aucun autre, et qui donne furieusement envie de se frotter soi-même à la SF. Peut-être m’y essaierai-je un jour prochain, qui sait…

Au cinéma, j’ai été bluffé comme beaucoup de monde par le grand barnum visuel d’Inception, mais je préfère les films plus intimistes de Christopher Nolan, comme Memento ou Le Prestige, que j’ai revus tous les deux récemment, et pour lesquels je nourris une vraie fascination. Plus encore qu’un grand cinéaste, Nolan est (et son frère, avec lequel il a écrit Memento) est un très grand scénariste.

Quels conseils donneriez-vous à quelqu’un qui aimerait prendre la plume ?
On conseille souvent aux auteurs débutant de lire, lire, et lire encore. Ce n’est pas inutile, certes, mais on peut lire des chefs-d’œuvre toute sa vie, et n’être pas capable soi-même de produire trois lignes correctes.
Pour ma part je crois vraiment que, jusqu’à un certain niveau, la facilité d’écriture est une sorte de muscle qui se travaille par l’exercice très régulier. Il faut donc surtout écrire, écrire et encore écrire. A force, des automatismes et une forme de fluidité apparaissent, assez comparables à ceux qu’acquiert un sportif qui a travaillé ses abdos pendant des années. Au-delà, bien sûr, interviennent ces fameux cinq pourcent de talent ou d’inspiration, plus volatiles et aléatoires, et impossibles à enfermer dans une formule ou une définition. Mais c’est bien le travail de fond, cette « musculature » de base déjà évoquée, qui vous permet de tenir la distance sur un livre de plusieurs centaines de pages. Et, après ça, sur une vie entière d’écriture.

Enfin, je pense que la plupart des personnes qui pourraient vous conseiller sur vos écrits sont en fait les plus mal placées pour le faire. Les personnes trop proches trouveront à leur goût vos pires brouillons ; les personnes qui écrivent aussi seront trop rivales pour êtres objectives ; quant aux éditeurs pros, ils ont souvent une idée trop arrêtée de ce qu’est pour eux la littérature pour évaluer avec précision un texte qui ne rentre pas de manière exacte dans leur ligne. L’idéal, c’est un lecteur averti, curieux de tous les genres mais non professionnel, que vous ne connaissez pas personnellement et qui a néanmoins accès à votre texte… ce qui n’est pas facile à dénicher !
Faute de quoi, on ne peut s’en remettre bien souvent qu’à soi, et à son intime conviction qu’on tient quelque chose d’original. Les seules questions qu’un auteur, débutant ou non, doit toujours se poser, sont : qui d’autre que moi aurait pu inventer cette histoire ? Quelle autre structure et quelle autre forme auraient été plus adéquates à mon sujet que celles que j’ai choisies moi-même ? Si, en toute honnêteté, on ne trouve pas de véritable point de comparaison, alors c’est qu’on tient vraiment quelque chose de singulier et qui mérite qu’on y consacre plusieurs années de sa vie…

Je vous laisse le mot de la fin.
Je vais le laisser au philosophe Emmanuel Levinas, qui avait cette maxime pour moi essentielle : » Ce qu’on dit écrit dans les âmes est d’abord écrit dans les livres ».

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